Ça fait longtemps.
- bengrolleau
- 23 janv. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 mars 2025

Ça fait longtemps qu'on s'est pas vus toi et moi.
Ça peut paraître con, mais c'est un peu ce que je me suis dit à moi-même. Comme un vieux couple qui n'aurait pas vu le temps passer. Qui sort la tête de l'eau un beau matin et se dit "merde, on est quoi nous ? ". On a presque oublié.
J'avais deux petits vibreurs dans les mains, un à gauche, un à droite. Ma psy en face. Un casque audio qui balançait un son bizarre, une fois à gauche, une fois à droite. Ça vibrait, ça sonnait, en même temps. Gauche, droite, gauche, droite. Comme un caporal en caserne, mais beaucoup plus profond, qui connectait avec tout mon système nerveux. On m'avait fait tourner les yeux, à gauche, puis à droite, en même temps. Encore plus à gauche, encore plus à droite, sans tourner la tête. Et c'était tout mon corps qui commençait à vibrer.
"Va voir l'enfant que tu étais, petit." m'avait on dit.
Alors j'y suis allé. J'ai vu un balcon, et un transat de dos. Un tout petit transat d'où dépassaient de petites mains. J'ai vu un grand feuillage devant, et sa musique douce, qui caresse.
Je me suis approché, pour regarder l'enfant.
Placez-y ce que vous voulez. Des reminiscences du pêle-mêle de l'entrée, avec des photos de moi bébé. Une photo de ma bouille d'ange. Je passais devant tous les jours. En allant au collège, puis au lycée. Tous les jours elle me regardait, et je l'ignorais. J'étais trop occupé à aller jouer un rôle, en société. Concentré à ne pas flancher, à essayer d'être accepté. À même essayer d'être apprécié. Ce n'était pas mince affaire. Alors je ne regardais pas la bouille d'ange.
Et pourtant c'est celle-là, qui me souriait dans le transat. Elle ne m'en voulait pas, d'être passé sans la voir toutes ces années. Paisible, elle regardait le feuillage. Il n'y avait que la paix, et le bonheur d'être dehors. J'étais bien avec ce petit garçon. Et je me suis effondré en larmes.
Avec mes vibreurs et mon casque, je me suis trouvé ému jusqu'aux tripes, de voir cet enfant qui ne m'en voulait pas de l'avoir ignoré tout ce temps. De voir cette innocence heureuse, qui n'a que faire du regard des autres, et qui se laisse bercer par la poésie simple d'une nature qui frissonne. Et je crois que ce qui me fait pleurer à ce moment-là, c'est de me dire que je suis loin de lui.
Combien de temps s'est-il passé, depuis la dernière fois où je fus vraiment moi-même, sans peur du jugement des autres. Simplement moi, à regarder le feuillage et la poésie ? Je ne sais dire. C'est vertigineux. Qui suis-je aujourd'hui ? Un galet poli par les vagues incessantes des injonctions sociales, pour être quelqu'un, plaire, et ne pas crouler sous la puissance des chagrins que les autres peuvent vous causer. Je suis un produit de trente-deux ans, construit empiriquement sous les joies, les erreurs, les chagrins et les succès. Mais initialement, il y a ce petit-être. Il est toujours là. Et ça fait longtemps, très longtemps, que je n'ai pas passé de temps avec lui.
Alors je l'ai regardé. "ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vus toi et moi".
Il n'a pas répondu. Il ne sait pas parler mais il sourit. Il sourit non pas parce qu'il est d'accord. Mais parce qu'il est heureux d'avoir quelqu'un avec lui.
Il est grand temps que j'aille passer un peu de temps avec moi.
On a beaucoup de choses à se dire, beaucoup à découvrir, beaucoup à partager.
Je pars sur la route, à l'aventure, seul à vélo. Enfin pas si seul que ça.
Ça fait longtemps qu'on s'est pas vus moi et moi.



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