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Une histoire de peluches.

  • bengrolleau
  • 6 mai 2025
  • 9 min de lecture
Mouette, qui m'accompagne toujours avec le sourire.
Mouette, qui m'accompagne toujours avec le sourire.

J’étais triste. C’était un cataclysme.



Phryge, la petite peluche des jeux olympiques que j’avais offert à mon neveu avant de partir, et dont je possède la sœur jumelle sur mon vélo, était perdue. Finie. J’étais dévasté. Et il fallait que je me contienne dans les messages avec ma sœur qui venait, dans sa grande transparence pleine de bonté, doublée d’un peu de panique, de me le dire. Je ne voulais pas la faire culpabiliser. Si je témoignais ma tristesse à la mesure de ce qu’elle était dans mes messages, ma sœur pourrait culpabiliser. Et elle devait déjà être dans un état pas possible. Je ne voulais pas rajouter de l’huile sur le feu de la panique. Et pourtant, j’avais du mal à m’en empêcher. Je voulais crier ma détresse au monde. Et le monde en l’occurrence, à ce moment-là, ce n’était que ma sœur, sur WhatsApp. Je me suis contenu. Mais vraiment. J’étais si triste. Alors peut-être faut-il que je vous raconte.

 

Elles s’appellent Pepette et Mouette. Lorsque je vais au stade de France avec Camille pour aller voir de l’athlé pendant les JO de Paris 2024, je ne les connais pas encore. La nuit tombée, alors que nous quittons le stade, Camille se prend d’une envie fulgurante devant la guérite à souvenirs. Il lui faut une casquette Paris 2024. Quelle connerie. Une casquette vendue à seize fois son prix, qu’elle perdra probablement, ou qu’elle regrettera d’avoir acheté une fois qu’on sera dans le métro. Qu’à cela ne tienne, allons jeter un œil à la guérite. C’est comme un food truck, sauf que ça ne sent pas le graillon, ça ne sent rien, et il n’y a rien à manger. Des drapeaux, des stylos, des allume-cigares, que sais-je. Le logo Paris 2024 et sa mascotte la Phryge se sont fait décliner plus de fois que tous les verbes du Gaffiot. L’attente pour l’un de ces précieux sésames est quelque peu substantielle mais l’envie de Camille pour ce petit bijou de la fashion semble nous parer à y faire face. C’est alors que dans cette attente, mes yeux se perdent dans ceux de la mascotte. Bleus, et accueillants, il en est de toutes tailles. Il en est de petites, pour pas trop cher encore. Plus néanmoins que ce que mon seuil d’acceptation peut tolérer pour une telle connerie. Mais Camille a alors dit quelque chose qui a complètement changé mon échelle de valeur.

« Tu pourrais en acheter une pour ton neveu ? »

 

Diable. Mais oui. Mais alors il n’est même plus question de prix. Achetons-en une pour mon neveu, Eliott, bien évidemment, merci Camille. Elle achète sa casquette, puis sans que je n’aie vraiment rien demandé, c’est un peu mon tour. Je prends, non pas une Phryge, mais deux.

 

Dans le métro du retour, Camille arbore sa casquette, qui n’est pas exactement du bleu escompté. Ah les arnaqueurs, avec leurs lumières là, on se rend plus bien compte.

J’ai au creux de ma main deux petites peluches rouges, auxquelles, inconsciemment, je m’attache déjà. Je les pose sur le siège du métro. Il faut qu’on leur trouve un nom. Camille les prend en photos. Ne me demandez pas comment, mais on s’arrête sur Pepette et Mouette.

Et là vient alors une idée fondamentale : Pepette sera pour Eliott, et Mouette, sera pour moi.

 

Ce sera ma mascotte. La mascotte de mon voyage.

 

Car s’il est bien l’un des paramètres sur lesquels je ferme alors encore les yeux car je sais qu’il sera difficile à gérer, c’est le manque de mes proches dans mon aventure solitaire. Mon neveu, à peine deux ans, va grandir, apprendre à parler. Se souviendra-t-il de moi ? Je ne sais pas, mais peut-être que cela aidera. Pepette et Mouette nous connecterons. On a la même peluche. Des sœurs jumelles. Je penserai à lui tous les jours, et peut-être pourra-t-il parfois, penser à moi lui aussi. Quand je reviendrai, nous comparerons la couleur de chaque. Mouette aura vu les plages du Costa Rica, les collines colombiennes humides et verdoyantes, les sommets Péruviens, ceux de Patagonie, les déserts de l’altiplano, le soleil austral.

Pepette, elle, l’aura vu grandir.

 

Beauté et bénédiction de la vie, ou simple hasard, probablement les deux, œuvre de ma bonne étoile, Pepette, nommée Phryge dans son nouveau foyer, est devenue la peluche préférée d’Eliott. Il est tout à fait impossible de décrire à quel point ce hasard de la vie m’emplit d’une joie immense. Merci Camille, idée brillante. D’autant plus brillante aujourd’hui que mon neveu de deux ans que j’aime, se trimballe Pepette à peu près partout, même aux toilettes.

Dans mes derniers mois de préparation, Pepette vois probablement plus de pays que Mouette qui reste tranquille à me voir m’affairer à dresser des listes, des plannings, et vider ma chambre dans des cartons. Puis il faut partir. Elle est prête. Depuis toujours.

 

Sous le soleil du Costa Rica, elle chemine d’abord au dos de ma selle. Au travers des jours, les difficultés se faisant sentir, je réalise qu’elle peut constituer un solide soutien émotionnel si je la place sous mes yeux, au-devant de mon guidon. Je m’exécute.

 

Mouette virevolte sous les cailloux, souvent face contre Fripouille (c’est ma sacoche avant, je vous expliquerai plus tard… ça va faire trop d’un coup sinon). Et puis souvent, je la regarde. Et je pense à Eliott qui la trimballe un peu partout. Ma sœur dans son immense mansuétude, pense régulièrement à m’envoyer des vidéos de lui. Elle lui montre ma trogne aussi. Peut-être que finalement, Eliott ne m’oubliera pas. Je lui envoie souvent des photos de Mouette. J’essaie.

 

Pendant ma traversée du Darien, avec mon groupe de British avec lesquels je me suis lié d’amitié, nous avons alors au détour de conversations, abordé le sujet des enfants. Est-ce qu’ils en veulent ? Est-ce que j’en veux ?

 

Là où j’en suis, la réponse est non. D’abord parce qu’égoïstement, je n’ai pas encore fait le chemin intérieur suffisant pour ne pas voir ça comme un syphon de temps, d’argent, et de sommeil (ça changera, je me fais confiance là-dessus, l’humain est fascinant quand il s’agit de se reproduire). Mais également car je me trouve dans un doute sur l’avenir de l’humanité si grand, qu’il me serait en ce moment difficile de regarder ma progéniture dans les yeux en lui disant : « Tiens, on t’a mis là-dedans, c’est pas jojo, mais vous trouverez bien quoi faire. Bon courage et je t’aime. »

 

Sachant cela, il m’est un peu difficile de concevoir d’avoir des enfants pour l’instant. Mais je me connais. Frappé par la foudre lente et invisible de l’amour (le vrai, celui qui ne nous balance pas le zoo de Vincennes version coléoptère dans l’estomac dès le premier jour), je serais très bien capable un beau jour d’en vouloir et de me dire qu’effectivement, ils trouveront bien quoi faire. Car après tout, pourquoi pas. On ne sera pas là pour le savoir. Lâcheté crasse de la mortalité.

 

Néanmoins, ne pas vouloir d’enfant, c’est se priver peut-être de cet amour inconditionnel unique. Mais lorsque je vois mon neveu, je pense que je l’ai déjà. Je fonds. Je l’aime. Inconditionnellement, c’est certain.

 

Il est cette chose que l’on dit du grand embranchement de la trentaine où l’on peut choisir d’être un Papa qui achète de l’immobilier et fait carrière, ou un oncle cool.

 

Et pour l’instant, rien ne me plait plus que d’être un oncle cool. Oncle Ben est parti tout seul faire du vélo en Amérique du Sud. Oncle Ben fait de la plongée, du parapente, il traverse la route de la soie à vélo, il court dans les montagnes, il traverse des parcs naturels en ski, il sillonne les PMU de la campagne française sur son vélo… Oncle Ben n’a pas d’enfant. Oncle Ben est peut-être un peu bizarre. J’ai envie d’être cet oncle Ben.

 

Oncle Ben continue le parapente, pour augmenter son niveau. Car il ne te l’a pas encore dit Eliott, mais oncle Ben s’est juré de pouvoir t’emmener dans la nature quand tu en auras la capacité et l’envie. De te faire découvrir toutes ses activités de plein air. De te montrer comment on allume un réchaud à gaz en haut des cimes, comment on plante une petite tente à l’abri du vent, comment on filtre son eau récupérée à la rivière, comment on met ses peaux de phoques, comment on change une chambre à air. Depuis le temps, peut-être qu’il aura appris à le faire correctement.

Oncle Ben s’est promis d’être là pour te le montrer si tu en as envie. Et peut-être alors, si oncle Ben a bien travaillé, il pourra t'emmener voler.

 

Quelle responsabilité ont alors endossé ces deux petites mascottes innocentes qui n’avaient rien demandé, que celle d’incarner le lien à tisser entre un petit enfant de deux ans qui grandit, et son aspirant oncle cool qui est parti se chercher à l’autre bout du globe. Le lien semblait solide. Je parlais de cette histoire de Phryge à tout le monde. L’histoire est mignonne, c’est unanime.

 

Ma sœur par message me confiait alors vouloir en acheter une seconde, « au cas où il la perde ». Curieux. Pepette est unique. On ne perd pas Pepette. Perdre Pepette, c’est rompre le lien entre Pepette et Mouette. Elle se ressemble à toutes les Phryges, mais Pepette, il n’y en a qu’une seule. Ils ne la perdront pas me suis-je dit.

 

Alors quand au détour d’un message, seulement quelques jours plus tard, ma sœur m’a confié avoir perdu Pepette, j’étais tout bonnement dévasté. J’avais envie de dire que si on n’avait pas pensé à la perdre on ne l’aurait pas perdue. Le lien était rompu. Il fallait absolument que je me contienne et que je n’en fasse pas un cas. Pauvre Julie, ma sœur. Elle devait déjà être dans tous ses états, il ne fallait pas charger son empathie débordante de mon chagrin qui l’était tout autant. Le karma. Penser à la perte de quelque chose, et il se perd. J’étais de cette école lorsqu’elle m’avait annoncé vouloir en acheter une autre.

 

Il a fallu que je me fasse une raison. Ils en trouveront une autre. Ce ne sera pas Mouette, mais dans le cœur d’Eliott, ce le sera probablement. Je suis une grande personne. Je peux me modérer là-dessus. On s’en remettra.

 

Le matin sur mon vélo, le sourire de Mouette semblait moins grand. Elle paraissait bien plus seule tout à coup. Mon cœur était encore serré, égoïstement. Le lien unique de Pepette et Mouette, cette idée géniale de l’aspirant oncle cool – qui d’ailleurs ne venait même pas de moi, réduite à néant. Il fallait se détendre.

 

Je devais me faire une raison, mais une partie de mon cœur croyait encore dur comme fer au fait que Pepette n’était pas perdue. C’était impossible. J’avais une conviction si profonde – et ce n’est pas trop mon genre de ne pas douter – qu’il devait y avoir quelque chose. Alors j’ai poursuivi ma route, et ma sœur et son compagnon, héros de toute cette histoire, également, à la recherche de Pepette.

 

6 :30 du matin j’ouvre mes yeux encore secs d’une nuit sous clim et regarde mes messages. Un océan de chaleur et de joie m’emplit. Un sourire m’inonde. Celui qui vous dit « je le savais, c’était impossible ». Le sourire comme dans les films, d’un destin qu’on voulait écrit.

Ils ont retrouvé Pepette. Au Super U. Ils l’avaient mise de côté.

 

Il n’y a pas d’église Santa Maria de Super U en Colombie, mais si ça avait été le cas, j’y aurais déposé une offrande.

 

De l’extérieur me direz-vous, c’est une histoire de peluches. De l’intérieur cela-dit…

Plus je chemine, plus je comprends l’importance de ce voyage dans la quête personnelle d’aller retrouver ce fameux enfant intérieur que tous les bouquins de développement personnel vous rabâchent. Le mien est exilé, bien loin. À chaque fois que j’ai réussi à me connecter avec lui au cours du voyage, les larmes me sont montées, un sentiment de bonheur immense. Le même que lorsque je vois mon neveu. Lorsqu’on a perdu Pepette, c’est lui qui s’est exprimé. Je n’arrivais pas à me raisonner, en adulte. Il n’y avait aucun adulte à cet instant-là.

 

Je rêve souvent de ce moment quand je rentrerai ou il pourra courir vers moi, son sourire irrésistible décorant sa bouille d’ange. Je pense à ce moment où je le serrerai tout contre moi, en rentrant de voyage. Je pense souvent à son rire. À son insouciance. À son envie d’avancer, d’apprendre. Je pense souvent à lui. À vrai dire tous les jours. À chaque coup de pédale, lorsque sur mon guidon bringuebale, Mouette, à jamais liée à la sienne, Pepette.

 

C’est peut-être une histoire de peluches, mais pour moi elles incarnent quelque chose de bien plus fort. Elles me rappellent à lui. À ce petit humain, qui ne sait rien d’autre qu’être, et qui le fait si bien. Elles me rappellent que chaque jour la distance qui me sépare du moment où je pourrai le tenir de nouveau dans mes bras se réduit. Elles savent pourquoi je suis loin, parti chercher tout au fond de moi, quelqu’un qui sait rire comme lui.

 

Grâce à Pepette et grâce à Mouette, c’est tous les jours à Eliott, que je peux dire merci.  

 
 
 

1 commentaire


Invité
06 juin 2025

Cher Ben qui pédale, Ce petit vélo dans ta tête nous permet d'accéder via tous tes chemins écrits à une sensibilité hors du commun qui t'honore et nous touche tant !(même s'il elle ne simplifie guère la traversée- celle de l'Amérique du Sud comme celle de la vie-) .

Tes écrits sont beaux , très beaux , d'une poésie incroyable. Merci ! Frédérique.

ps: je me demandais bien ce que la peluche des JO faisait sur ton guidon, je comprends mieux et tout à coup, je la perçois autrement !

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