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Métaphores.

  • bengrolleau
  • 31 mai 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 juin 2025



Santa Cuz de Mompóx, un café avant la fermeture.
Santa Cuz de Mompóx, un café avant la fermeture.

Il est près de 23h30 dans cet atelier de vélo de Santiago de Veraguas au Panama. J’ai fait 112 km aujourd’hui depuis Santa Catalina, je suis lessivé, et sur le petit canapé de l’atelier, je regarde Jethur, le mecano, s’affairer avec énergie sur le moyeu de ma roue avant. Déjà trois heures qu’il y est.

 

Le regardant, sans vraiment comprendre, s’il en est un, le message que la vie souhaite me faire parvenir en m’ayant foutu là, avec un énième problème technique. Je ne comprends pas. Enfin, pas encore.

 

Il me faut m’armer de patience. Je ne sais pas quand je ressortirai de cet atelier, et encore une fois qui suis-je pour me plaindre, car Jethur lui, avec ses marteaux, ses clés, son étau, et autres outils exotiques, s’acharne à s’en faire perler la tempe, sur mon moyeu condamné. Mais il est quelque chose d’étonnant chez lui : il a le sourire. Toujours. Il ne compte pas ses heures car c’est un passionné. Il ne ressortira pas de cet atelier sans que ma roue ne fonctionne. Il est patient. Il est un maître en la matière, un exemple à suivre dans ce voyage ou tout est lent.

 

Tout est lent. Je me l’étais dit dès le début, après seulement quelques jours en terre Costa Ricienne. Il va falloir que je me fasse à la lenteur. La lenteur de l’itinéraire, la lenteur des problèmes à résoudre, la lenteur des processus de changement interne. Tout. Même le réchaud met du temps à faire bouillir l’eau.

 

Je suis de nature impatiente. Alors normalement pour moi la lenteur est un ennemi frustrant. Étant réduit à la côtoyer de fait, j’ai appris alors à en voir le bon côté. Il y a dans la lenteur un luxe sans nom : celui d’avoir le temps. Si vous êtes réduit à quelque chose de lent, quelle qu’en soit l’issue, vous avez alors du temps, car il vous faut attendre.

 

Longtemps m’étais-je interrogé sur cette fameuse expression : « le temps c’est de l’argent ». Une belle expression capitaliste de prime abord, mais à la considérer avec un pas de côté, on constate que le temps, lorsque vous en disposez, a une valeur puissante. Peut-être celle de l’argent ; probablement plus grande encore. La lenteur vous donne accès au luxe de l’observation des choses que vous ne verriez pas normalement. Ces dernières ne se laissent à vous que si vous êtes lents. Comme un trésor caché sous les voiles de la vitesse. Et aujourd’hui je me rends compte, que j’ai accès à ce luxe-là.

 

Jethur s’affaire. Le sourire aux lèvres, il tape, analyse, réfléchit à comment venir à bout du problème qu’on lui a présenté. Il y a dans ses yeux qui pétillent comme une sorte de plaisir enfantin. Il répare ma roue, mais surtout, on diraiat qu’il joue. Malgré ses efforts, après 4h, il n’était pas parvenu à régler le problème. Sans se désosser lui, il désosse ma roue. Je voyais alors pour la première fois à quoi ressemblait une jante dérayonnée : la mienne.

 

Il parvient à sortir le dernier anneau minuscule collé, pour changer mes roulements. Peut-être voyait on la fin. Que nenni. Le moyeu ne se referme pas. Il rerayonne. Rééquilibre à coup de clé à rayon, commence à se fatiguer mais quelque chose surprend encore : son sourire ne le quitte toujours pas. Le mien s’est fait la malle depuis bien longtemps au profit de l’envie de trouver les bras de Morphée.

 

À une heure du matin, moyeu fermé, roue réaxée, Jethur a fermé son atelier. Une leçon exemplaire de persévérance. L’empereur du problème-solution. Et moi de toujours me demander pourquoi la vie m’a mis dans ce bourbier, car j’aime souvent à penser qu’il y a toujours quelque-chose à tirer des embûches sur le chemin. Sur le moment, je n’en conclus pas grand-chose à part que je n’ai vraiment pas de chance en ce moment avec les déboires techniques, et que j’ai perdu l’usage de mon phare dynamo qui ne marchait de toute façon pas. Mais il y avait davantage à comprendre, car voyez-vous, la vie aime les métaphores.

 

Le voyage est difficile. J’avais sur les premiers mois dans la chaleur de l’Amérique Centrale, beaucoup de mal à trouver mes marques. Dans l’effort, dans la solitude, dans le chemin à faire mentalement. Tout se bousculait. C’était tout un système puissant, de normes, d’habitudes, de biais, secoué kilomètre après kilomètre. J’en étais secoué tout autant. Où vais-je avec tout ça ? Le sais-je ? Vraiment pas. Tout ce que je sais, c’est où j’ai prévu de finir l’étape du jour. Pas vraiment davantage. Derrière c’est le vide pensais-je. Mais non. Derrière ce n’est pas le vide, c’est l’inconnu. Ça fait peur pareil, mais ça n’a rien à voir.

 

Sautez dans le vide sans parachute, et vous avec de bonnes chances de mourir.

 

Plongez à l’inconnu, sans rien ni plan, et vous avez de bonnes chances de vous retrouver à faire l’expérience de la vie, sous sa forme la plus pure, bien plus que vous n’auriez su l’imaginer. Vous retrouver avec vous-même, avec autrui, sous l’égide efficace de ce que le bruit automatique et confortable de nos habitudes nous a fait un peu oublier : notre instinct.

 

Alors, aller à l’inconnu me faisait peur. Mais je savais que c’était la chose à faire et pour cause, mon instinct était aux commandes. Il avait envie, lui, d’y aller, à l’inconnu, car c’est bien là qu’il s’épanouit le mieux.  

 

J’ai donc poursuivi, jour après jour, difficulté après difficulté, ce voyage au travers du Costa Rica et du Panama. J’essayais de trouver le bonheur qu’on décrit sur tous les posts Instagram de gens qui voyagent seuls. Je ne m’y retrouvais pas forcément. Je pensais rater mon voyage. Bien sûr que non, je n’étais qu’au début. Tout était lent. Et je commençais alors à le vivre plutôt qu’à le savoir.

 

Hier marquait l’anniversaire de mes trois mois sur la route. Sur quatorze au total, je ne suis qu’au début. Il n’est alors aucunement le temps du bilan, et je le sens. Je sens que fourmillent, bouillonnent des mécanismes internes qui reconstruisent ce que je suis au plus près de ma nature profonde, celle du petit enfant que j’ai enfoui il y a longtemps.

 

Toujours aller de l’avant, sans connaître la solution. Ne pas se décourager. Pousser, même dans les moments difficiles, pour aller la chercher, perdue là-bas, dans l’inconnu. Et y aller avec le sourire. Pareil à Jethur.

 

Quelles que soient les embûches, même dans les déboires les plus profonds, la toile de fond de mon esprit était toujours la même : pour rien au monde, je ne souhaitais être autre part, ni faire autre chose. Non sans provoquer au sein des autres parties de mon esprit une forme d’incompréhension manifeste, questionnant l’utilité de se mettre dans de telles difficultés.

 

Aligné, paisible avec mon for intérieur, mon envie d’avancer ne m’a jamais quitté. Le sourire de Jethur non plus.

 

La vie aime les métaphores. Elle m’en a glissé une ici.

 

Occupé à taper sur un moyeu, par tous les moyens, avec toute son énergie. Occupé à désassembler les pièces rouillées, collées, et cassées d’un mécanisme qui ne fonctionne plus, Jethur s’est affairé dans le temps long pour venir à bout de mon moyeu collé, et sans le savoir, venait incarner la métaphore d’un regard extérieur sur mon voyage.

 

Je sens qu’on s’affaire dans ma caboche. Je sens que depuis ces trois mois, sans vraiment que je m’en rende compte, une myriade de petits organismes invisibles et immatériels se sont rassemblés autour d’un projet commun : m’ôter cette carapace épaisse, et collante que je me suis soudé sur l’âme depuis mon adolescence, en prenant soin de l’épaissir à coups de truchements sociaux au fur à mesure des années. Oxydée au regard des autres. Elle ne me va plus. Il faut l’enlever. Il est temps.

 

Aujourd’hui ça fait trois mois que je chemine. Aujourd’hui je commence à le sentir, à le comprendre. Ces premiers mois ont rassemblé ce qui va s’affairer dans les prochains à me faire sauter l’armure. Le voyage a convoqué des milliers de petits Jethur invisibles, déterminés à me démanteler la carapace. Non sans mal, non sans effort, armés de patience, et toujours avec le sourire.

 

À bien y regarder on peut trouver en toute chose une métaphore utile.

 

Simples, justes, elles mobilisent une explication rapidement, lorsque je pars dans des questionnements circulaires. Souvent je questionnais le pourquoi de mon voyage, et de n’en voir aucun effet jubilatoire franc alors que s’égrenaient les premiers jours.

 

C’est un tricot m’étais-je alors dit. Les premières mailles ne veulent rien dire, elles ne ressemblent à rien, elles sont même parfois ratées. Mais il faut passer par elles pour tricoter une pièce entière. Et c’est long. Cette métaphore décrivait assez justement comment approcher mon voyage, et me rassurait. Le plus drôle dans tout ça, c’est que je n’y connais rien en tricot, mais que cette métaphore me parle. Si, je sais peut-être une chose du tricot : ça prend du temps.

 

Je voyage seul, et je chemine. Le chemin est long, le chemin est difficile, tout est lent, mais c’est un plaisir sans failles. Les embûches deviennent les petites décorations du tricot de l’aventure. Des petits sequins qui donnent de l’âme à l’ensemble. J’apprends la force des choses lentes. De tous ces petits processus internes qui aujourd’hui me rapprochent un peu plus de ce petit enfant enfoui, et de ce que je suis vraiment. C’est lent, et c’est naturel. C’est invisible, et ça porte, puissamment, comme le vent sous une aile.

 

Je me réaxe – comme mon moyeu.

 

Il en faut du temps pour faire 14 000 km à vélo. Il en faut du temps pour enlever une armure personnelle, rouillée et collée depuis vingt ans.

 

Qu’il est dur de monter, mais que les paysages sont magnifiques. Qu’il est dur de se confronter, mais qu’il est bon d’apprendre, à vraiment être soi.

 

Que de métaphores, dont la vie se pare, pour nous aider à comprendre un peu plus ce qu’on traverse. Bien des ouvrages mentionnent, à propos de l’esprit, celle d’un petit vélo dans la tête.

 

Elle n’a jamais été aussi juste, me concernant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 

1 commentaire


Greg
07 juin 2025

Merci Ben pour cette belle leçon de vie.

De tout ❤️avec toi.

Tu es inspirant ! 💨

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