Lecture aléatoire.
- bengrolleau
- 12 avr. 2025
- 6 min de lecture

Il y a longtemps que la question de la foi m’accompagne. J’admire ceux qui l’ont à l’égard des religions établies. En revanche, je ne la comprends pas, et je ne l’ai plus. Si tant est que je l’eus un jour.
J’ai fait mon catéchisme, je vois un peu le concept du catholicisme. Probablement déjà bien décroché, ne sachant me passionner pour les occupations de Jésus de Nazareth et ses potes, j’ai poussé le curseur jusqu’à la première communion, bien évidemment pour les mauvaises raisons. On offrait aux camarades de collège des chaînes Hi-Fi, ou des consoles de jeu parce qu’ils avaient su tenir leur cierge bien droit, et porter leur croix bien haut sur leur aube bien blanche. Et je n’avais pas de console. C’était l’opportunité rêvée.
Ma première communion n’eut finalement rien de cela. J’étais probablement en pull. J’ai eu un bout de pain maison et une bible illustrée. Bien. Ce n’est pas rentable de croire en Dieu. Et pour l’emmerdement que c’est, je crois bien que j’ai fini par accepter que je n’y croyais plus trop à leur bouquin.
Alors voilà, ma « foi » du kit de démarrage blanc privilégié judéo-chrétien est partie. Je vois à peu près qui est Jésus, et je ne comprends pas pourquoi on utilise un vocabulaire féodal pour désigner le Grand Barbu sympa qui a fait naître son fils dans de la paille, puis l’a rappelé trente-trois ans après de manière un peu brutale. Je ne comprends pas qu’on appelle Seigneur une entité qui nous aime nous pardonne et tout un tas d’autre trucs hyper sympas au nom desquels certains allumés qui n’ont pas bien compris comment lire les textes et la portée de leurs messages, s’entretuent. Les récits sur papier tout fin, pour briques à tiroir de tables de nuit ne me font pas grand-chose.
Alors longtemps j’ai pensé ne plus l’avoir, la foi.
Et c’est alors que depuis quelque temps, je nomme au hasard de ce qui arrive une chose aussi simple que « La vie ». « La vie » va me mettre des trucs sur le chemin. Et je peux en faire ce que je veux. Je peux choisir de les voir, ou non. Je peux parfois simplement ne pas les voir car je n’ai pas fait le chemin nécessaire. « La vie » c’est ce truc un peu énergétique. Ce fluide dans lequel on évolue, dans lequel les énergies évoluent un peu à leur sauce. Il n’y a pas de seigneur. Elles font ce qu’elles veulent les énergies. Comme la lumière. Elle n’a attendu personne pour voyager. Elle n’a de compte à rendre à personne. Elle est là. Et l’énergie est un peu partout, tout le temps, on évolue dedans. Bref. C’est ma tambouille interne. On vit dans le cosmos quoi. Rien de nouveau.
Lorsque votre meilleur compagnon en voyage, c’est la solitude car vous n’avez qu’elle, l’écoute des énergies, ou des signes de « La vie » se fait alors plus grande, et plus belle. Tel un aveugle améliore son ouïe, le voyage solo vous force à vous concentrer sur ce qu’il y a sur le chemin. À regarder, voir, et comprendre, en tout cas essayer de donner du sens, à ce qu’il vous arrive. Parfois c’est dur, mais c’est une mécanique apaisante. Comprendre que même dans l’adversité et les moments les plus difficiles, il doit y avoir une raison.
En réalité, il n’y a probablement aucune raison. L’important c’est de réussir à se la forger soi-même. Il est là, « l’ange gardien ». Celui qui pousse un peu les énergies de la vie. Il ne s’occupe pas de vous. Mais lorsque les choses vous arrivent, on est en droit, avec cette croyance, de penser qu’il doit y être pour quelque-chose. De fait, si vous êtes encore en vie, on n’a qu’à dire que c’est lui. Et que les embûches que vous rencontrez sont sa manière de vous parler, de vous mettre en garde, de vous forger ces fameuses explications : des apprentissages.
Cet homme au bord de la route, aura de toute façon été là. Lui parler ou non dépend de vous. L’énergie d’aller le faire dépendra probablement de vous, et de ce que vous voulez faire de ces éléments sur le chemin. Pourquoi cet homme était là, à ce moment-là, on ne le saura jamais. C’est le hasard. « La vie ». Les énergies. Ce qu’on veut. Le grand miasme dans lequel on vit et dont on ne contrôle rien. Bien plus honnête à mon sens que les bouquins qui nous disent qu’un gars a tout construit en une semaine.
Il est alors de ces hasards, quelques moments enlevés, quelques bijoux précieux, que je pense être courtoisie du voyage en solo. Sur les routes sinueuses aux allures de montagnes russes légères de la côte Pacifique Panaméenne, je pédalais depuis quatre bonnes heures sous une chaleur qui ne faiblissait pas. Après une pause pour me rafraîchir et grignoter un peu, il me fallait repartir. Il ne restait pas long. Une quarantaine de kilomètres. Mais la journée avait été fatigante, et je faiblissais un peu.
Mes écouteurs extra-auriculaires en place, je lance alors comme à mon habitude la lecture de mes titres hors-ligne. Je dois en avoir dix-mille sauvegardés dans une playlist que je joue souvent en aléatoire.
Qui choisit le prochain son ? La lecture aléatoire. Des petits signaux, des petits électrons dans des nano circuits. Pourquoi cette chanson et pas une autre ? Qu’en savons-nous ? Pourquoi ce bit plutôt qu’un autre ? Pourquoi ce signal plutôt qu’un autre, cet électron, et pas celui-ci… Finalement on en revient à cette énergie. La lecture aléatoire, c’est un peu le hasard de « la vie ». Et oui, je suis en train de mêler dans un même paragraphe, métaphysique et abonnement premium Spotify. Il faut d’ailleurs que je passe chez Deezer mais c’est un autre sujet.
Sur dix-mille titres, à ce moment même, s’est alors joué Destination Breakdown de Digitalism. Un son que j’avais utilisé dans le montage de remise de diplôme ou pendant des heures durant, j’avais rassemblé toutes les vidéos les plus absurdes des quatre dernières années d’école d’ingénieur. Sur cette même musique, j’avais vu défiler la tête de tous mes amis en train de faire des conneries, et je m’étais régalé à tout mettre ensemble sur les notes de ce titre.
C’est celui-ci que la lecture aléatoire a décidé de jouer. Lorsque le coup de pédale était un peu difficile, je me suis senti poussé des ailes à la simple écoute de ce son. Il m’a littéralement connecté avec mes amis, qui il faut le dire, me manquent. Tout à coup j’étais avec eux. Je revoyais cette vidéo, et je les voyais tous, avec moi, au gré des notes.
Fatigue et hypersensibilité obligent, j’ai alors atteint un état que je souhaite à chacun de pouvoir éprouver un jour. Une émotion de joie intense, énergique et pure. Sourire jusqu’aux oreilles, le vent de la vitesse poussait les larmes de joies abondantes le long de mes tempes. Pendant toute la chanson, j’étais avec mes amis, galvanisé, heureux. Qui a décidé de mettre ce son à ce moment précis ? Probablement personne. Le hasard. La lecture aléatoire. Les énergies.
Mais à ce moment-là, j’avais envie que ce soit ma bonne étoile, en bonne DJ, qui me fasse un clin d’œil. Mon ange gardien qui me fasse un high-five. « Vas-y mon vieux, je te mets un son tu vas kiffer ». Alors, c’était ça. C’était ce que je croyais. Et c’était délicieux.
Il n’y a probablement pas d’ange gardien. Il y a ce grand hasard infini dans lequel on trace sa route. Et c’est assez vertigineux. Il est alors rassurant, surtout quand on est seul, de penser que quelqu’un nous aide un peu quand il faut.
Il y a peut-être une étoile qui brille depuis longtemps et qui ne m’a pas attendu, qu’on ne peut pas voir, mais à qui j’ai proposé de veiller sur moi. Et depuis elle le fait. Parce qu’après tout pourquoi pas, si elle peut. Il y a un p’tit gars qui flotte dans les airs, qui ne sait pas me parler autrement qu’en me faisant vivre des trucs plus ou moins agréables, pour que j’en tire des leçons. Une étoile, un ange. Tout ça c’est dans ma tête. Tout ça c’est un peu moi. Mais qu’il est bon de pouvoir partager la responsabilité du chemin de sa vie, avec des trucs qui n’existent pas. En eux je décide alors de croire, parfois.
Finalement, je ne l’ai peut-être pas perdue, la foi.



Commentaires