Voile sur l'esprit.
- bengrolleau
- 13 mars 2025
- 5 min de lecture

Qu’écrire ? Et quand ?
Après une bonne quinzaine de jours sur les routes accidentées et féroces du Costa-Rica, je n’ai toujours pas vraiment écrit. Est-ce que ça me manque ? Probablement. Je suis trop fatigué pour le savoir.
Ce début d’aventure a mis comme un voile sur mon esprit.
Là où tout était clair avant de partir, à force de le ruminer sans cesse. Tout à coup, on est dedans. Il faut pédaler. Les problèmes et embûches se succèdent. Il fait chaud. C’est beau. Comment appréhender ces vacances ?
Et finalement, le flou vient probablement de là.
Ce ne sont pas des vacances.
Mais ça, je ne l’ai pas encore intégré.
Je suis parti, pour un an. La vie sur le vélo, en dehors, sur ce continent, c’est ma vie désormais. Au moins pour un an. Seulement voilà, tant qu’on n’a pas passé le seuil temporel auquel on a habitué notre cerveau depuis toujours. Le seuil standard de la pause. Les quinze jours. Avant de rentrer, avant de bosser. Tant qu’on n’a pas traversé ça, le cerveau, lui, pense qu’on rentrera. Et je ne suis pas sûr d’y pouvoir grand-chose. Il va falloir qu’il comprenne par lui-même que je ne rentrerai pas. Enfin pas tout de suite. Et qu’au retour, il n’y a plus de boulot. Il n'y a plus d'entreprise qui vous attend.
Alors tel un pantin, je fais mes itinéraires, je sors mon appareil photo quand je ne suis pas trop fatigué, j’écume les kilomètres, et je souffre sous la chaleur, et sur les pentes impitoyables de la péninsule de Nicoya. Tout est magnifique ici. C’est aussi magnifique que c’est difficile.
Si je m’imaginais, depuis mon bureau parisien, traverser de grands moments d’émotions, pleurer devant les paysages, me faire transpercer par l’inspiration créatrice, il n’en est décidément rien. Rien, pour l’instant. Et pour une simple et bonne raison : je viens seulement de partir. Il va me falloir apprivoiser quelque chose que je suis venu chercher également : une autre échelle de temps. Venir chercher la lenteur.
A raison parfois d’une trentaine de km par jour tant la surface du sol est exigeante, cisaillée de pierres meurtrières pour mes petits pneus, et les pentes cruelles, sous le cagnard, forçant à poser pied à terre. Et pied à terre parfois glissant. On comprend vite, sans pour autant en mesurer la signification, qu’il ne s’agit pas d’avancer vite.
Et même si c’était ce que j’étais venu chercher, je crois que je ne l’ai pas encore intégré. Je n’ai pas encore intégré beaucoup de choses d’ailleurs.
Je croise des touristes, qui se reposent. Qui ont l’air de profiter. Le cul sur une chaise de camping, à regarder la beauté des vagues du Pacifique qui viennent mordiller le sable tassé, voilant le ciel bleu de leur fine écume. Ce même ciel qui se pare de ses plus belles couleurs rougeâtres lorsque vient le temps du coucher de soleil. Ils sont somptueux. Ils tiennent leurs promesses. Et je me tiens devant eux, les yeux un peu dans le vide.
Est-ce que je profite assez ? Quand me reposer ? Quand tracer la route ? Quand ne rien faire ? Quand pousser la machine ?
Quand prendre le temps.
Quand écrire ?
A chaque jour suffit sa peine, et les jours se succèdent. Les problèmes techniques aussi. Je suis persuadé d’y prendre du plaisir, mais il n’est pas évident. Il n’est pas puissant. Il ne me saisit pas à la gorge, il ne me tire pas les larmes. Je pense être au bon endroit, et faire ce qui est bon pour moi. Mais je n’arrive pas encore à le conscientiser. Dans la souffrance physique, dans la fatigue, je joue à cache-cache avec le plaisir.
J’ai la machine à songes engourdie. Ressurgissent quelques fantômes du passé. Ah bon, cette personne, on y pense encore ? Curieux. Et ces insécurités qui rôdent, elles sont encore là ? Je pensais en avoir fini avec elles. Et puis rien d’autre. C’est un peu gris dans mon esprit. Toutes les couleurs sont dans le paysage. C’est le repli sur soi, la perte de repères, l’anxiété, le questionnement incessant. Le premier étalonnage méfiant de la rencontre avec soi-même. On ressort ce qui fâche dans les tuyaux de l’esprit. Des trucs qui bloquent, ou qu’on a enfoui. Pas tous, juste un ou deux. Ça suffit pour faire le flou. Effet pastis. Une goutte et c’est opaque. On ne sort rien d’autre, pour l’instant.
Pourquoi ne suis-je pas en train de jubiler ?
Car demain il faut continuer. Car le porte bagage s’est dévissé. Car j’ai crevé six fois. Car ma sacoche est cassée. Car rien n’est facile, tout se mérite à vélo. La peur est là souvent. Mais nous l’avons dit.
Ce ne sont pas des vacances.
Désormais tout cela est ma vie. Ce sont les premiers jours d’école. Tout est différent. Rien n’est facile. Et voilà que petit à petit je vais prendre mes marques. Mon rythme. Je n’en sais rien. Je vais vivre lentement. Ne plus me mettre de pression. Vivre au gré de ce que je ressens.
Pour l’instant je suis un peu anesthésié par cette frénésie qui me pousse à avancer car j’en avais décidé ainsi. J’amorce la deuxième partie de mon voyage à travers le Costa Rica. La péninsule de Nicoya, et les hauteurs volcaniques d’Arenal et de Monteverde m’ont fusillé les jambes, et mis mon organisme, physique et mental, à rude épreuve. Mais je regarde derrière, et commence alors à poindre ce plaisir que je récoltais en chemin. J’ai vu tant de beauté, bercé par tant de chants d’oiseaux. J’ai évolué lentement, et senti chaque caillou sous mes pneus. Commence à poindre le plaisir de la sensation d’avoir parcouru du pays. Commence à poindre la fierté de petit à petit s’inscrire dans la grande famille des voyageurs. Ceux que j’envie depuis tant de temps. Je ne me considère pas encore comme tel. L’apprentissage sera encore long.
Je fais enfin route vers le Sud. J’amorce la grande traversée du continent. Je vais manger moins de dénivelé, plus de km, et plus nationale. Je vais longer le Pacifique. Rouler quand je le sens. M’arrêter quand je le souhaite. Finalement, le Panama ne semble plus si loin, et je n’ai pas encore vu de Toucan, ni de paresseux.
C’est alors qu’il me faut comprendre activement que ce n’est pas fini. Qu’il me reste encore du temps. Beaucoup. Et que je peux en faire ce que je veux. Personne ne le fera à ma place, personne ne me dira ce qu’il faut faire, où partir, où m’arrêter. Les joies du voyage seul. Ses contraintes aussi.
Je ne suis jamais sûr de faire la bonne chose, car tout vient de mon propre chef. Je ne dois m’en remettre qu’à moi-même pour savoir si ce que je fais est bon. Chacune des décisions sont miennes. Et il en va d’un exercice de confiance en soi tout à fait particulier, pour réussir à apprécier ces décisions. Comprendre que parce qu’elles sont les miennes, et que je suis seul, elles se doivent d’être de toute façon les bonnes, et qu’il faut savoir les accepter comme telles.
Alors ce matin, je n’avais pas vraiment envie de reprendre la route, après une grosse étape de 100 km hier. Devinez-quoi ? Je peux très bien faire étape ce soir à mi-chemin de l’étape prévue. Je peux très bien traîner au petit déjeuner. Bronzer au bord de la piscine toute la matinée. Et cheminer alors que le soleil s’abaisse, dans les heures dorées de l’après-midi. Je peux très bien faire ça.
Et au petit-déjeuner alors, l’écrire.
J’ai écrit, enfin. C’est probablement le début d’une autre phase. Les vacances c’est fini. Elles étaient dures mais belles. Mais il n’y a pas de voyage retour. Le voyage, c’est ma vie.
Maintenant, elle commence.



Commentaires