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Dans le bleu, mon papa.

  • bengrolleau
  • 12 avr. 2025
  • 7 min de lecture

Coiba, paradis de la plongée au Panama
Coiba, paradis de la plongée au Panama

Le soleil commence à blanchir, la chaleur à monter. Le bateau tape sur les faibles vagues de la baie de Bocas del Toro, et les bouteilles de plongée tintent à l’avant du bateau. Je suis dans une combinaison et je m’apprête à aller plonger. La joie m’emplit depuis quelques jours d’apprendre quelque chose de nouveau. Je dévore la théorie comme un ogre. J’ai hâte d’aller à l’eau.

 

Francesco mon instructeur est d’un calme olympien. Sa sérénité est presque paternelle. Et cela résonne tout particulièrement au fond de moi. Car s’il est bien une chose que la plongée m’évoque, c’est mon papa.

 

Le moteur vrombit, je plisse les yeux sous la tonnelle, un peu ébloui, mais pas seulement. Je plisse les yeux car quelques larmes coulent, et mon corps est parcouru de ce frisson agréable. Celui des belles émotions.

 

Je pleure souvent, de plus en plus, à des moments très aléatoires. Et souvent en ce moment, quand je suis connecté à mon petit enfant intérieur. Le fameux, avec qui je me suis promis de passer du temps pendant ce voyage. La plongée me ramène à lui, enfin plutôt au souvenir de mon père, à travers ses yeux. Je regarde mes palmes, mon masque non loin, les gilets et tous les logos des marques sur le bateau qui nous emmène au spot de plongée. Tout m’est comme étrangement familier, bien que lointain. Je suis transporté.

 

Je ne suis pas grand. Ma voix est encore aigüe, je porte un slip rouge avec une bande latérale noire et à cet âge-là, ce n’est pas encore un problème. Nous sommes en Corse, et nous arpentons un magasin de plongée. Beuchat, Mares, Scubapro. Je sais à peine lire mais déjà, j’imprime ces logos au fond de ma machine à souvenirs. Dans la pénombre ombragée qui nous protège de la chaleur corse, on respire l’envie du Grand Bleu. Papa nous a déjà parlé de ce film sur l’apnée. Il nous a parlé aussi, de la plongée. Il en fait beaucoup. Il a un beau masque et un tuba qui projette l’eau bien haut lorsqu’il souffle dedans.


À la maison, il a un grand sac jaune, dessus il y a un homme à palmes dessiné tout de noir. Des palmes, il en a aussi. Grandes et noires aussi. Il les prend quelque fois lorsqu’on va à la plage. J’ai vu une fois également sa bouteille, jaune, dans le garage. Et tout un tas d’autres trucs.

 

Un beau jour, il est rentré de la « mer Rouge ». Il nous a rapporté des puzzles en bois de poissons en 3D, et des images de son caisson étanche fait maison avec des tubes en PVC de chez Leroy Merlin. Je ne m’en rendais vraiment pas compte à l’époque, mais mon papa venait ni plus ni moins d’inventer un prototype de la GoPro, actionnable en profondeur via un interrupteur magnétique noyé dans de la résine solidifiée. Ça faisait certes la taille d’un pack de 24 bières mais diable que c’était avant-gardiste.

 

Il nous avait montré une ardoise, sur laquelle on était censé pouvoir écrire sous l’eau au crayon à papier. J’avais essayé. Impossible de parvenir à faire le moindre trait visible. Je me demandais vraiment comment ils faisaient pour utiliser ce truc. C’était bien moins performant que nos ardoises Velleda qu’on avait à l’école.

 

Dans le grand sac de plage, on met les jouets. Le seau, la pelle, les serviettes la crème solaire. C’est un grand sac en filet bleu. On l’appelle le sac de plongée. Je ne sais pas bien pourquoi. Ce serait plutôt un sac de plage, vu qu’on met les trucs pour aller à la plage dedans. Parfois on le porte à deux. Mon père une anse, et moi l’autre. C’est un peu lourd, et pas pratique.

 

Mon papa, il nous dit que les murènes c’est gentil. Ma maman elle dit que ça lui fait peur et que c’est un peu moche tout de même. On est en droit de lui donner raison. Cela dit il nous montre des vidéos prises avec sa GoPro faite maison. Il nourrit une murène avec un œuf. C’est fascinant la plongée. Il nous dit que les coraux, c’est super beau. Moi je ne les vois qu’en photo. Je trouve ça un peu bizarre les photos de plongée. Comme si on mettait un gros spot sur la tête d’une plante. Les couleurs sont vives, les contrastes un peu forts.

 

Il nous raconte qu’il y a des superbes plongées à faire en Bretagne, et qu’une épave c’est fascinant et magique à aller voir. Nous ce qu’on voit de la mer en Bretagne c’est surtout du gris et peu de poissons, et les épaves à Thalassa, ça me fait vachement peur, et je trouve ça plutôt moche.

 

Sur la montre de mon papa, il y a une bague qui tourne. Elle fait un petit bruit, elle cliquette quand on la tourne. C’est pour la plongée me dit-il. Je le crois sur parole. Je me dis que les gens qui font de la plongée doivent aimer tourner les bagues sur leur montre. Je ne questionne pas vraiment pourquoi. En tout cas c’est amusant. C’est joli une montre de plongée. C’est un truc de papa.

 

À la plage, en Corse, mon père nous a initié à la plongée bouteille. Il nous a appris à vider un tuba. Petit, je n’y suis jamais vraiment parvenu en entier. Il nous faisait vider notre masque sous l’eau. Quelle idée d’enlever son masque sous l’eau. Si on en a un, c’est bien pour le garder. Mais ça paraissait vraiment important. Il nous a appris aussi à parler sous l’eau, mais avec les mains. C’est fou tout ce qu’ils arrivent à se dire. Il nous raconte qu’on peut se dire qu’on n’a plus d’air ou qu’on veut le partager, qu’on veut remonter. On est hyper contents avec mes frères et sœurs de former un cercle avec notre pouce et notre index pour lui dire que tout va bien. Les mains de mon papa, elles font souvent ça, même quand il n’est pas dans l’eau.

 

Devant la télé, on regardait le monde de Némo. On demandait alors à mon père si c’était pareil qu’en vrai. « Je crois que c’est encore mieux en vrai » nous disait-il. C’était déjà super dans Némo.

 

Mon papa, en snorkelling, il peut aller super profond. Il retient hyper bien sa respiration. Je le regarde d’en haut, toujours dans mon slip rouge, ou peut-être est-il bleu maintenant. J’ai un peu grandi. Mais je l’admire toujours. La plongée, la mer, les poissons, dans ma tête c’est un peu lui. Un peu comme les anchois. Les anchois c’est le truc de mon papa. Pas grande monde aime les anchois, mon papa, si.

 

Quand on fait du bateau, parfois il dit « oh regardez, c’est un bateau de plongée ça. ». Pourquoi ? Il y a un drapeau. Le drapeau rouge barré de blanc, c’est le drapeau de la plongée, nous disait-il. En plongée, on saute du bateau en faisant une roulade arrière. Ça me paraît fou. Il aimerait bien plonger avec les requins. On se demande pourquoi. Ça fait peur un requin. On n’a pas envie de mourir. C’est bizarre de vouloir faire des plongées avec des requins.

 

Là, sur ce bateau, au Panama, je me perds dans mes songes, en regardant les pieds bronzés de mon instructeur. Des pieds d’adulte, des pieds de papa, qui ne ressemblent aucunement aux pieds que l'on connait de soi, quand on chausse encore du moins de 30. Aujourd’hui les miens font du 47,5. Francesco est en train d’écrire des trucs sur une ardoise en plastique avec un crayon à papier. Et ça fonctionne. On arrive à lire. Il me raconte les premiers exercices qu’on va faire. Enlever son masque, vider son tuba, partager de l’air. Ah tiens. Il m’a assigné des palmes. Elles sont grandes et noires. Je dis ok avec les mains tout le temps. Il y a des logos Mares et Scubapro un peu partout autour de moi sur le bateau. L’eau m’éclabousse gentiment le visage. Elle vient composer avec les petites larmes qui bordent mes paupières de joie.

 

Je suis loin, et pour longtemps. Je fais du vélo sur un autre continent. Ma famille me manque tout le temps. Mais sur ce bateau, ce matin-là, je suis avec mon papa. J’ai grandi. Je n’ai pas mis mon slip aujourd’hui. J’en ai un mais j’en ai honte. Et c’est bête d’ailleurs. La honte, c'est un truc de grand.

 

J’ai appris tout un tas de trucs en lisant la théorie hier soir. J’ai appris qu’il est bon d’acheter un sac filet pour transporter ses affaires de plongée. Il n’était pas dit que cela pouvait également s’appeler un sac de plage, mais le petit enfant au fond de moi le sait, lui. J’ai appris aussi qu’il existe des montres de plongée. Dessus il y a une bague tournante, qui permet de décompter précisément le temps ou de marquer un évènement précis. J’en connais le cliquetis. Au fond de l’eau de Bocas del Toro, les coraux sont magnifiques, les couleurs sont vives, bien mieux contrastées que sur les photos. C’est vrai que c’est plus beau que dans Némo. À Coiba, je verrai une murène. Ce n’est pas si moche, c’est même fascinant de pouvoir la voir dormir. Je verrai des requins bouledogues, je serai entouré de pointes blanches et de requins nourrisses. Il y en a partout. C’est vraiment fabuleux de plonger avec les requins. Je comprends pourquoi il disait ça, mon papa. Dès mes premières plongées, je suis allé voir deux épaves. Figurez-vous que c’est vraiment magique et fascinant.

 

Ce sont des moments a priori banals. Un bateau, qui va au spot de plongée. Tout le monde regarde un peu l’horizon et les îles environnantes. C’est beau. Chacun est un peu silencieux. Je vais passer mon niveau 1. Et c’est toute mon enfance qui me revient. C’est le petit moi qui est juste là tout près, encore émerveillé. Et c’est le grand moi qui prend la suite des choses. Mon papa n’est pas là aujourd’hui sur le bateau, mais c’est tout comme. Il m’a laissé plein de souvenirs et d’amour qui ressortent aujourd’hui. Je chausse aujourd’hui les grandes palmes noires. C’est peut-être ça, grandir.

 

Sous la tonnelle virevolte un petit drapeau. Il est rouge barré de blanc. C’est le drapeau de la plongée. C’est marqué dans les cours du PADI, mais moi je le sais car mon papa me l’a dit.


Et un jour, j’irai plonger avec lui.

 
 
 

1 commentaire


Zaza
14 avr. 2025

Je distille la lecture de ces textes. Tellement d’émotion dans celui sur la plongée 🥹

Je respire les senteurs du maquis, des embruns sur la peau, du vin de myrte et du bbq… Je sens la douceur du vent tiède sur le corps, les sensations enfantines se mêlant à l’expérience d’aujourd’hui, comme deux mains qui se rejoignent.

Je sens surtout l’Amour et l’admiration d’un fils pour son père. Magnifique déclaration, j’en connais un qui va avoir les mêmes larmes que toi 😉

Et toujours si bien écrit 🤩

😍😍


Je garde le suivant pour plus tard 😉

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