Les jours comme ça.
- bengrolleau
- 19 mars 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 mars 2025

C’est un jour comme ça. Au réveil, on le sait. Ce n’est pas la grande forme. Et pourtant on n’a fait que glander pendant deux jours. Enfin, à deux marches dans la jungle près. Peut-être suis-je un peu sévère. Mais c’est la panne de l’enthousiasme. Il faut se lever, mais on sent que ça cale un peu dans l’esprit.
Ce type de début de journée commence à m’être familier. Les Jours comme ça. On les appellera ainsi dorénavant.
Ils sont curieux ces Jours comme ça. Les pensées s’entremêlent. Rares sont celles qui sont positives. Pourquoi ? Je baigne dans la biodiversité, dans le paradis des instagrameurs depuis trois jours. C’est la Pura Vida. Et pourtant.
Et pourtant les perroquets Ara si majestueux et magnifiques, font tomber de grosses amandes toutes les dix secondes sur le toit depuis cinq heures du matin, et ça commence à me taper sur le système autant qu’elles tapent sur la tôle.
Aujourd’hui je me réveille sur un matelas, avec la clim. Je n’ai pas de côte sous trente degrés à m’envoyer en poussant mon vélo dans du gravier glissant. Et pourtant.
Et pourtant, ces deux jours au paradis au parc du Corcovado m’ont coûté trois-cents balles. Et j’ai l’intime conviction de m’être fait rouler. Cette sensation reste. On s’est foutu de ma gueule. Mais à vrai dire, le tourisme, en fait, c’est du foutage de gueule, quand on s’est mis en tête qu’on pouvait se démerder tout seul. C’est ça qui ne passe pas peut-être. Payer cher, juste parce qu’autrement on ne peut pas y aller. Il faut un guide. Il nous conduit là-bas. On ne nous dit pas qu’il y a des navettes deux fois par jour. On nous propose sans nous le dire le tarif d’un transport en 4x4. On nous dit qu’ailleurs, c’est deux fois plus cher. Je fais confiance. En réalité, lorsque je paye, je le sais déjà. J’accepte, de me faire rouler. Je me rallie au folklore pour aller prendre ma dose de nature à ciel ouvert. Je cours après quelque chose. J’ai la fomo (Fear of missing out). La peur de manquer quelque-chose. La peur de ne pas avoir fait, ce sur quoi d’autres se seraient extasiés. Alors all-in. Sur ce coup-là, je n’ai pas réfléchi. Et c’était probablement la seule chose à faire.
À trop réfléchir, trois-cents balles pour trois heures en 4x4, des spaghettis sauce tomate, une nuit sans électricité, un gallo pinto et une marche dans la jungle sans voir grand-chose, on ne le fait pas. C’eût été une erreur.
Je sors un pied du lit, mais ai envie d’y rester. Je me passe sous l’eau fraîche.
Je pars essayer de trouver un petit déjeuner. Les hésitations sont grandes, je n’ai jamais l’impression de prendre la bonne décision. Et puis, tout à coup c’est décidé. Je ne partirai pas pour Golfito aujourd’hui. C’est trop court. Je ne suis pas prêt. J’ai besoin d’un jour tampon. D’un jour glande. D’un jour pour me restructurer et recommencer à rêver. Rêver du Panama, qui est à une journée d’ici. Je n’ai pas encore d’image. Je n’ai pas éveillé le désir. J’arrive à la fin du premier pays, du premier mois, et c’est comme une petite panique qui s’active. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne reviendrai sans doute pas au Costa Rica, car j’évite de prendre l’avion. Suis-je bien sûr de vouloir aller de l’avant ?
S’est enclenchée je ne sais quelle machine. Une espèce de grosse imprimerie noire, énorme, et grasse.
Est-ce que je ne suis pas trop oisif ? Est-ce que je voyage bien ? Est-ce que je sais profiter ? Est-ce que je suis heureux ? Est-ce que j’ai le droit de pas être au top ? Pourquoi m’ennuie-je ? Comment fait-on pour profiter d’une plage ? Est-ce que je fais les bonnes choses ? Est-ce que je ne suis pas en train de louper mille excursions que d’autres voyageurs mieux avisés seraient en train de faire en ce moment même ? Le Costa-Rica est bientôt fini. J’ai mis un mois plutôt qu’un mois et demi. Est-ce que j’ai bien visité le Costa-Rica ?
…
Mes étapes sont-elles trop courtes ? En même temps je suis fatigué. Est-ce que j’ai pris le bon vélo ? Ces gens-là, des internets, semblent en avoir de tout autres. Ils sont mieux c’est sûr. Dois-je changer mon guidon ? Réussirai-je à aller au bout ? C’est quoi l’aventure ? Est-ce que je devrais camper davantage ? En même temps il fait trop chaud. Qu’est-ce qu’être un bon voyageur à vélo ? Serais-je capable de surmonter les challenges de demain ? Le Costa Rica c’était safe, mais qu’en est-il de la suite ? Est-ce que je fais trop de pauses ? Est-ce que j’écris assez ? Est-ce que je m’éparpille ? Le film n’avance pas, est-ce que je le regretterai ? Dois-je me faire davantage violence ? Et ce compte instagram, il ne grimpe pas. Pourquoi ? Est-ce que je fais les choses bien ? Est-ce que je réussirai à gagner ma vie quand je rentrerai ?
...
Je suis seul. Et quand je me sens seul, je n’ai quand même pas envie d’aller parler à quelqu’un. Quand je parle avec quelqu’un, finalement je veux être seul. Je suis une contradiction ambulante.
...
Et puis ces marques de bronzage ? Non mais ça va tout de même. Mes pieds sont moches, est-ce que je peux me mettre pieds nus ? Et puis en fait, j’ai pas d’abdos. Et le vélo ça fait pas faire les abdos. Encore moins. Je vais les perdre. Je vais devenir chétif et ridé.
Bon ça suffit.
Mais voilà. C’est ça un Jour comme ça.
Faculté de l’esprit à ne pas savoir se concentrer sur ce qu’il faut. Douter, toujours.
Qu’est-ce que c’est que cette machine qui sort trois pensées négatives à la seconde ? Et ce rapport au corps. Étrange. J’ai entrepris ce voyage pour me reconnecter avec moi-même. Apprendre à m’aimer. À m’affranchir du jugement des autres en avançant loin d’eux. Et finalement j’ai toujours ce type de pensées ?
À bien y réfléchir, c’est tout à fait normal. C’est même la preuve que le voyage se met en place.
Car loin du marasme du train-train quotidien, du confort des rires de copains, et des routines qui se succèdent, loin du bruit, son camouflage n’est plus. Il n’y a plus qu’elle. Il ne reste que cette personne, encore occupée, et ce depuis toujours, à me juger férocement.
Moi-même.
Mon ego. Cette grosse machine à imprimer qui crache trois cents feuillets négatifs à la seconde. Une grosse Bertha qui excelle en l’art de me distiller constamment du doute, et des questions négatives, qui restent et tournoient comme d’intrépides moucherons.
La grosse Bertha de mon ego, qui passe son temps à me chier dessus.
Il est d’ailleurs en train de me demander si je suis vraiment sûr de vouloir utiliser une expression aussi vulgaire que « chier dessus » alors que j’aurai peut-être des lecteurs.
Il me fait me demander d’ailleurs si ces mots ne sont pas plutôt mieux à être sur un papier qui ne sera jamais lu, et à ne pas le partager. Trop personnel. Pas intéressant.
De toutes les questions de la grosse Bertha, il en est de belles à creuser. Je reviendrai sur certaines. Mais celles du moment questionnent si je suis bien en train de profiter ? Me tracassent à me dire que je ne suis pas assez heureux. Que je n’ai pas assez de moments d’extase dans ce voyage. Que je le rate. Parlons du bonheur alors. Parlons-en.
Je cheminais dans les talons de Juan Carlos, notre guide dans le parc du Corcovado. Sous l’ombre des figuiers étrangleurs, une clairière bordait la plage. Il y a de cela longtemps, les chercheurs d’or sont venus dans le Corcovado. Certains d’entre eux n’en sont pas revenus, et leurs sépultures sont marquées d’une croix blanche et de quelques galets sur ce sentier arpenté par les touristes au Fujifilm chargé.
« Je ne saurai pas par où commencer, si je devais chercher de l’or » dis-je à mon guide. « Tu commences par la rivière. Tu cherches dans les cailloux. Et tu tamises ».
Tamiser. Des hommes et des femmes sont venus ici, dans cette rivière, donner jusqu’à leur vie pour un petit caillou doré dans l’espoir qu’il l’améliore. Ironie de la vie, mais vérité des choses précieuses. Elles ne sont pas partout. Elles se cherchent, se méritent. Leur recherche parfois tue. C’est leur quête qu’il faut louer. Ce sont les quêtes et les chemins mues par l’horizon incertain des choses précieuses, qui forgent l’épaisseur d’une vie. Si la quête est bonne, le bonheur, c’est le chemin.
Finalement, comme toujours, les questions de la grosse Bertha ne sont jamais les bonnes. Ou jamais bien formulées. Il ne s’agit pas de savoir si l’on profite vraiment. Le bonheur est lent, et n’est pas continu. Il est souvent rétroactif, parfois court. Totalement polymorphe, et parfois, plus souvent qu’on ne le croit, invisible. Il est comme le puma dans la forêt tropicale. Il vous observe. Il est là. Mais vous ne le voyez pas. Il vous faut alors l’imaginer. Vous forger le songe qu’il est là, pour sourire alors, et rendre vos pas dans cette forêt, plus magiques encore.
La grosse Bertha depuis toujours passe son temps à me comparer aux autres. Elle me laisse en tirer les conclusions insidieuses qu’elle veut me faire comprendre. Je suis moins bon. Je suis moins. Tout court. Et quoi que je fasse. La grande règle du monde c’est qu’il y a toujours mieux ailleurs. En fait, il y a toujours différent. Et avec un système de valeur bien adapté à l’autodépréciation, il y a toujours moyen de se donner inférieur à n’importe quel autre quidam, si tant est qu’iel est différent.e. Ce qui, a fortiori, sera toujours le cas donc.
Beaucoup m’ont dit avant de partir : « J’espère que tu trouveras ce que tu trouves ».
Confiant, du haut de mes grands chevaux arrogants d’aventurier à zéro km au compteur, je leur disais « Je n’ai pas d’attente, je ne suis pas sûr de chercher quelque-chose, je vais à l’inconnu. » Ce n’était pas forcément faux. Ou s’il y avait bien une chose que je venais chercher c’était moi-même. Mais je n’avais aucune idée de ce que cela voulait vraiment dire.
Peut-être est-ce alors la première vraie rencontre sur le chemin.
Bonjour Bertha. Où est ton bouton off ? Où est ton encre rose ? Je suis certain que ta vocation ne se trouve pas réduite à publier des tracts négatifs dans le courant de ma pensée solitaire et fragile.
Il faut que tu saches Bertha que depuis le début du voyage, je me suis débrouillé tout seul. J’ai transpiré des litres, et j’ai su m’extasier. J’ai su me reposer, m’adapter, parler espagnol, parler à des gens, et parfois être seul. Manger équilibré, rebondir, avoir peur, réagir. Depuis le début du voyage, je suis au pays des vacances, à me poser mille questions. Ces mêmes questions que tu imprimes. Et j’y réponds, j’essaie, tout en avançant. Tu ne me rends pas la vie facile.
Mais sache qu’en ce Jour comme ça, lorsque je parle de toi, je me souviens alors, de ce qu’il reste de ce premier mois.
Je vois les paysages, les couchers de soleil, les Ara qui picorent. La joie de les voir pour la première fois. Ces mêmes qui avant n’étaient que sur mes paquets de crayons de couleurs. Je vois les galères, et le plaisir lorsqu’elles sont terminées. Je sens les jambes lourdes mais contentes d’avoir parcouru tout ce dénivelé. Je sens le sable sous mes pieds, que je n’ai jamais vu autant. J’en ai toujours honte mais ils voient le jour, et c’est déjà mieux que rien. Je me souviens du tapir, par deux fois aperçu, de ce bain dans la cascade arraché au matin, du gallo pinto matinal, de l’asphalte et des palmeraies. De l’odeur du fourmilier, et de la fleur de passion, des singes dans les palmiers, ceux qui hurlent et ceux qui chippent. Des animaux sauvages sur les billets de banque. De la chaleur de l’océan, et de ces quelques mousses surfées sous l’heure dorée. De ces plages à couper le souffle, partout, à perte de vue. Des nuits claires de pleine lune, à attendre sur une bâche que la chaleur humide s’estompe.
Le 4x4 au final Bertha, c’est moi qui l’ai conduit. J’ai payé cher, mais c’était chouette. J’ai appris des choses dans la jungle. J’ai eu chaud. Et c’était bon.
Alors vois-tu Bertha je débute. Je ne suis trop sûr de rien. Tous tes tracts me perturbent, et je n’ai pas encore mon rythme. Suis-je un aventurier, je n’en sais trop rien, et je ne veux pas le savoir. Un bon vidéaste, un écrivain raté, un voyageur de pacotille. Je te laisse à cela. Je suis écrivain, aventurier, vidéaste, voyageur. Je suis ce que je peux. J’essaie d’être moi-même. Au diable les adjectifs de valeur. On n’a de valeur que lorsqu’on sait se la donner soi-même.
« J’espère que tu trouveras ce que tu es venu chercher » disaient-ils.
C’est vrai. Je ne suis rien venu chercher. Je suis venu être. Et tous les jours je mesure, la chance que j’ai de pouvoir le faire. Je dois tricoter mon chemin, comme bon me semble, sans le questionner. C’est le mien. Il me faudra l’aimer. Il sera en tout temps, différents de celui des autres. Alors à quoi bon comparer. Quand Bertha grondera moins, je saurai construire demain avec moins de questions au corps.
Avec moins de fomo. Il n’est rien à manquer, quand on aime son chemin.
Au diable ton cambouis Bertha, au diable les Jours comme ça.
Nous trouverons ton encre rose. Elle se cache certainement, là où on ne regarde pas les autres.



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